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Joseph Bizage fut le deuxième directeur de l’école de garçons du bourg d’Eyburie. Il prit ses fonctions à la rentrée 1 853.
A cette époque-là, le curé et le maire étaient chargés de visiter régulièrement les classes et l’inspecteur allait prendre leur avis lors de chaque inspection. Ils surveillaient également les enseignants dans leur quotidien.
Joseph Bizage était jeune, célibataire et appréciait la compagnie des dames, ce qui lui valut bien des ennuis avec l’Administration.
Le 13 mars 1 857, le curé d’Eyburie, M. Prabaunaud, écrivit une lettre de dénonciation à M. l’inspecteur dans ces termes-là :

“Monsieur l’Inspecteur,

Je me trouve dans la douloureuse nécessité de vous faire connaître les bruits fâcheux qui circulent dans le public et qui ne sont malheureusement que trop fondés sur le compte de M. Bizage, instituteur de la commune d’Eyburie.

Depuis longtemps déjà, cet instituteur fréquente une maison où se trouve une jeune veuve et plusieurs faits ne prouvent que trop qu’il existe entre eux des relations coupables. Lorsque l’opinion publique commença à se préoccuper de ses visites journalières dans cette maison, je voulus l’avertir charitablement. Pour le ménager davantage, j’eus recours à M. le maire avec lequel il est intimement lié. M. le maire s’acquitta de cette commission avec empressement, mais au lieu de profiter de cet avertissement et de cesser ses visites dans cette maison, M. l’instituteur les augmenta, les multiplia. Il y a passé ses longues soirées d’hiver et la plupart des moments libres que lui laissait sa classe.

Pourtant, je voulais le ménager encore, et lorsque M. l’inspecteur vint inspecter son école, je ne répondis à ses interrogations que d’une manière vague et incertaine. A cette occasion, je voulais l’avertir une seconde fois et je priais encore M. le maire de lui dire que s’il ne quittait pas complètement cette maison, je serais son dénonciateur. Cette fois, il promit de la quitter, mais il m’a prouvé une fois de plus que là où la passion parle, la raison se tait. Trois jours après cet avertissement et sa promesse, je le vis encore avec cette personne. Il est vrai qu’il me croyait absent, car il m’avait vu partir pour aller voir un malade et il ne pouvait pas supposer que je fusse si tôt de retour. Je compris alors que je ne pouvais pas espérer de changement et qu’il me faudrait agir malgré ma répugnance. Je retardais toujours cependant parce que je voulais m’assurer si, comme on le disait, la malheureuse complice était enceinte ; dans ce cas, il  aurait certainement demandé lui-même son changement, c’était du moins ma pensée et celle de M. le maire.

Mais un accident est venu au secours des deux coupables. Vendredi passé, six du courant, cette jeune femme éprouva une perte de sang si extraordinaire qu’elle convainquit tout le monde de sa mauvaise conduite. Le lendemain, M. l’instituteur fit apporter un pain de sucre d’Uzerche et les malins disaient : c’est pour soigner sa bonne amie et il gagne bien assez.

Ce qu’il y a de plus fâcheux encore c’est que les enfants de l’école se sont aperçus de cette inconduite. M. le maire me racontait un de ces jours qu’une de ses enfants qui fréquente l’école avait entendu lorsqu’une voisine répondait à une personne qui demandait M. l’instituteur : il est avec sa bonne amie. On dit encore, mais je ne garantis pas ce fait, qu’une autre enfant l’a vu embrassant cette veuve.

J’aime à croire que M. l’instituteur est moins coupable qu’on le dit, je sais que la malignité grossit toujours les faits, mais il l’est toujours assez pour avoir donné prise à la critique et ses imprudences, si toutefois, il n’y a qu’imprudences ont été assez grandes pour causer un grand scandale. Il est donc bien urgent de tirer bien vite d’ici cet instituteur. Ce changement est d’autant plus nécessaire qu’à une autre époque cet instituteur a donné ici le même scandale ; il cessa alors par l’éloignement de la complice, servante dans la maison où il vit, mais cette fois le même remède ne peut pas être employé puisque la nouvelle complice est chez son père et qu’elle ne peut pas quitter.

Je dois vous dire, M. l’Inspecteur, que la démarche que je fais aujourd’hui m’afflige beaucoup ; il faut que le devoir m’y oblige et que la conscience m’en fasse une impérieuse obligation, car M. Bizage a des qualités précieuses pour un instituteur, il fait bien apprendre le catéchisme à ses élèves, il leur fait faire beaucoup de progrès et il fait très bien observer la discipline dans sa classe. Je serais donc très heureux de voir qu’en le changeant vous ne le traitez pas trop mal : un peu de douceur le sauvera peut-être et une grande rigueur pourrait achever de le perdre. Du reste, son changement sera pour lui une très grande punition dont il profitera peut-être. Mais je désire beaucoup ce changement pour ôter le scandale du milieu de mon troupeau et j’espère que vous ferez droit à ma demande.

J’ai l’honneur d’être, M. l’Inspecteur, votre très humble et très obéissant serviteur.

signé Prabaunaud, curé d’Eyburie”

Joseph Bizage fut déplacé à la fin de l’année scolaire. Pourtant, le conseil municipal lui était favorable, puisque dans sa délibération du 17 mai 1 857, il exprima des regrets quant à son départ de la commune.

Pierre Counil et Annie Fadernat

                                                          Sources : Archives départementales,registres des délibérations du conseil municipal d’Eyburie